Gilets Jaunes – La fin de l’impuissance

S’il est heureusement bien trop tôt pour faire le bilan d’un mouvement qui se poursuit et s’approfondit, nous savons déjà qu’il s’agit d’un tournant historique. En termes de combativité de masse, déjà. Cet aspect est le plus évident car il est au centre de tous les débats. L’allocution d’Edouard Philippe au soir du 7 janvier est à ce titre tout à fait révélatrice. Le premier ministre n’a pas dit un mot de la crise sociale, focalisant uniquement sur l’aspect répressif. Ministres, éditorialistes et responsables syndicaux ou politiques n’ont pas de mots assez durs : il s’agirait d’une « ultra-violence », de « terrorisme », et toute personne ne condamnant pas les révoltés est accusée de capituler devant l’horreur absolue. Les morts, les peines de prison tombant par centaines, les blessures innombrables, la violence policière se déployant partout sont à la hauteur de la terreur qui touche la classe dominante.

Car les bourgeois ont peur. Les Gilets Jaunes représentent un retour brutal et triomphant de la lutte des classes dans leur quotidien. Ils espéraient pouvoir continuer comme si de rien n’était, avec En Marche remplaçant leurs partis de droite et de gauche, et un adversaire bien pratique sous la forme du Rassemblement national (ex-FN). Ils auraient continué à débattre de l’Europe et de la Croissance dans des salons dorés en votant de temps en temps, pendant que dehors d’autres crevaient de faim ou mourraient sur les chantiers, et alors que la Terre agonisait.

Dans leur arrogance, les bourgeois ont cru pouvoir instrumentaliser le mouvement des Gilets Jaunes à ses débuts. Ils le croyaient inoffensif car réduit à la question des taxes. Mais la marmite a explosé et toutes les questions liées au coût de la vie et à la justice sociale ont commencé à être portées par les masses. Notre classe, les prolétaires, a refusé de rentrer à la maison quand les petits patrons ont obtenu quelques concessions et se sont retirés. Nous avons occupé des ronds-points, des péages, des entrepôts, des bâtiments publics. Nous nous sommes liés d’amitié, avons résisté et avons préféré passer les fêtes avec notre nouvelle famille. Ni les mensonges des médias, ni la violence des flics et de la justice ne nous ont découragés. Et nous voilà repartis à l’offensive chaque jour en s’impatientant d’un rassemblement plus large le samedi. Toujours aussi déterminés, toujours plus aguerris.

Alors les bourgeois ont clamé que la République était menacée. Qu’elle était frappée à chaque tag sur un monument, à chaque moulage cassé, à chaque porte de ministère enfoncée. Et ils n’ont pas tort ! Leur République bourgeoise, ce n’est pas la nôtre, et elle peut bien crever. C’est une République dans laquelle les statues et les vieilles pierres sont sacrées, et où les ouvriers éborgnés, tabassés et jetés en prison sont la norme. Nous n’en voulons plus. Depuis la Commune, nous savons que cette République assassine le peuple quand il se soulève, qu’elle n’est plus que l’outil d’une classe dominante et parasitaire. En assumant l’affrontement et les blocages, en s’organisant avec beaucoup de créativité et d’efficacité, les ouvriers et ouvrières représentent ce que les masses populaires font de mieux. Ce mouvement valide ce que disaient depuis des années les communistes, durant la période de reflux ayant commencé dans les années 1980 et à peine interrompue par quelques révoltes telle celle de 2005.

Mais même les communistes osaient à peine espérer cela. En rejetant en bloc responsables, médias et élus, les Gilets Jaunes posent des questions fondamentales, et en premier lieu celle du pouvoir. Du pouvoir au peuple, d’une république rouge. Les communistes révolutionnaires ne militent ni pour le chaos, ni pour le retour à un passé fantasmé, mais pour l’instauration d’un nouvel ordre, construit et dirigé par la classe produisant toutes les richesses : la classe ouvrière. Mais le chemin pour y parvenir est long. La situation actuelle ne peut mener à une insurrection, nous ne devons avoir aucune illusion à ce sujet, et nous ne croyons pas d’ailleurs dans le Grand soir.

Vu à Montpellier ce samedi lors de la mobilisation

Prenons alors ce mouvement pour ce qu’il est et construisons à partir de là : nous vivons un tournant historique. Pour la première fois, la violence des masses est acceptée voire défendue par une majorité du peuple. Et cela dépasse cette question. Les formes d’organisation prolétariennes mises en place – assemblées générales, commissions, piquets de blocage et groupes d’action – représentent une source inépuisable d’inspiration pour les révolutionnaires qui se mettent à l’école des masses. La détermination dans l’émeute est inspirante, tout comme la diversité des tactiques : marches des femmes, envahissements de gares, jonction avec d’autres luttes… Sur ce dernier point, les thèses des réformistes en tout genre et des libéraux s’évanouissent face à la réalité de la révolte prolétarienne. Le mythe de l’évaporation des responsables dans les paradis fiscaux s’effondre. Les grands discours des universitaires fragmentant les luttes deviennent inaudibles. Les plus honnêtes rejoignent et servent le mouvement, les autres crachent dessus. Il en va de même pour les syndicats, plus que jamais coupés de leur base. Et des médias, notamment les chaînes de télévision qui n’ont jamais paru si peu crédibles. Le gouvernement se retrouve donc isolé et affaibli. Les élus/serviteurs de la bourgeoisie sont dénoncés et traqués. La situation actuelle doit constituer la première marche vers une offensive prolétarienne de grande ampleur et de long cours capable non seulement de triompher d’obstacles répressifs, mais de voir plus loin, en proposant une voie politique cohérente, collant aux aspirations du peuple.

Encore plus qu’avant, renverser ce système est une nécessité car les bourgeois ont non seulement peur, mais ils savent que les masses ont vu la peur dans leurs yeux (les cadres se montrent d’ailleurs de moins en moins) et qu’elles ont pris conscience de leur force et donc de leur capacité à renverser cette société. Ils vont sûrement faire preuve de toute leur cruauté pour tenter de nous le faire oublier, pour faire rechanger la peur de camp. Ils n’y arriveront pas. Plus rien ne sera comme avant.

Nous avons connu les batailles du passé dans les livres ou dans les récits de nos aînés. Nous voilà nous aussi confrontés à une époque de tempêtes qui ébranlent les fondements du vieux monde. Il s’agit d’une perspective grisante et effrayante car elle implique de grands changements. L’ère du déni et de la politique-spectacle est révolue : aujourd’hui, nous devons relever et porter haut le drapeau rouge pour faire émerger l’offensive révolutionnaire.