Entre la chute du mur et le pacte germano-soviétique : le révisionnisme historique de la bourgeoisie, Partie I

Nous proposons dans ce texte en 3 parties une réponse claire à la conception du monde de la bourgeoisie sur le communisme et l’histoire récente, notamment mise en avant lors de l’année 2019 par le « Parlement Européen » de Bruxelles et les différentes bourgeoisies d’Europe, notamment française.

LA CHUTE DU MUR COMME DÉFAITE DU RÉVISIONNISME MODERNE

«Gardez vos baratins même si tout le monde y croit, les USA sont rois sans le mur de Berlin » Ces paroles de VII dans son morceau La mort d’un monde sonnent aujourd’hui comme une actualité brûlante. Il y a trente ans, le mur de Berlin qui représentait de manière emblématique la guerre froide et la séparation de l’Allemagne en deux entités différentes, tombait sous les coups de masses et la pression populaire. Un « vent de liberté » devait souffler sur l’Europe, la chute du mur signifiant l’extinction définitive des pays dit du « socialisme réel » et allait précipiter également la disparition de l’Union Soviétique deux ans plus tard. La chute du mur de Berlin devait permettre d’ouvrir une nouvelle ère, l’ère du triomphe de la liberté et de la démocratie sur le totalitarisme (Le nazisme vaincu en 1945 et le communisme entrain d’être vaincu), marquant la fin des idéologies et la fin de l’histoire si chère à Francis Fukuyama. Si aujourd’hui Fukuyama n’est plus « fukuyamiste », le récit téléologique qui régimente notre conception du monde depuis 1945 tient toujours debout : La liberté contre le communisme, la démocratie contre le totalitarisme et la fin de la nuit arrivant avec la chute de l’URSS, ouvrant enfin des perspectives de paix pour le monde entier et plus particulièrement pour la construction européenne sous l’égide des puissances impérialistes.

La chute du mur de Berlin ainsi que la disparition de la RDA qui s’ensuivra aura marqué toute une génération, actrice ou spectatrice de ces événements. Les photos et les vidéos de ces milliers d’est-allemands se précipitant de l’autre côté du mur pour prendre dans leurs bras leurs voisins de l’ouest ont fait rapidement le tour du monde. Comment ne pas comprendre ces gens qui avaient toutes les raisons de pester contre l’omnipotence de la Stasi, mais qui pour la plupart se berçaient d’illusions en pensant qu’ils allaient apporter le « socialisme » à l’ouest et que l’ouest leur apporterait la liberté qu’ils réclamaient tant… Si l’on cherche bien, il est possible de trouver des photos de véritables cortèges passant le mur, drapeaux rouges en tête et chantant l’Internationale. Une curieuse image, pourtant bien réelle : Pour beaucoup d’est-allemands, il fallait tout au plus réformer la RDA et garder son modèle social et économique. Du côté de la RFA, depuis au moins les années 60 l’on se préparait à l’éventualité du rattachement de la RDA. Dans la bouche des hommes politiques et autres experts économiques, la seule liberté sera celle d’une libéralisation totale et complète de l’économie du pays, la destruction brutale de son modèle social et un bouleversement sans précédent. Ce sera chose faîtes et en découlera une véritable boucherie qui sous les hospices de la Treuhandanstalt (L’organisme de privatisation), va pousser des millions d’allemands de l’est au chômage et permettre aux capitaux ouest-allemand de pouvoir le plus souvent racheter pour une bouchée de pain des entreprises. Le procédé et la manière d’agir de la Treuhandanstalt sera tellement brutal et éclaboussé de scandales, qu’elle disparaîtra en 1994 sous le coups d’affaires de corruptions systématiques.

Pour la doxa anticommuniste, la chute du mur de Berlin signifait la faillite totale et définitive du communisme. Après tout, un pays qui décide d’emmurer sa propre population pour l’empêcher de s’enfuir, cela ne pouvait pas durer éternellement… Si peu après sa construction, Kennedy pouvait parader à Berlin-Ouest en déclarant « Ich bin ein Berliner », beaucoup oublient que derrière ces belles paroles, le cynisme l’emporte puisqu’il déclarera après tout  « qu’un mur vaut mieux qu’une guerre ». Le mur de Berlin arrangeait finalement tout le monde au début des années 60. Elle assurait au bloc de l’est une certaine stabilité et permettait l’arrêt de la fuite à l’ouest d’est-allemands, tout comme le mur arrangeait les puissances occidentales comme un gage d’une désescalade en Allemagne, cœur stratégique de la guerre froide. La RDA pouvait sanctifier le mur comme le « mur de protection antifasciste » et la RFA pouvait justifier le fait qu’elle représentait la seule Allemagne réellement libre et démocratique. L’on ne peut pas passer sous silence le fait que seul la « fuite des cerveaux » soit l’unique responsable de la construction du mur : De 1949 à 1961, des opérations secrètes menées par la CIA visaient à déstabiliser la RDA et à l’attaquer économiquement, détruisant des usines, brûlant des récoltes et massacrant des troupeaux, tentant d’empoisonner ses écoliers ou encore en enlevant et en tuant des personnalités importantes de la gauche, etc etc. (Un passage du chapitre 8 du livre Les Guerres scélérates de William Blum intitulé « Allemagne, années cinquante » recense les activités de la CIA et des groupes financés par l’ouest pour déstabiliser le pays)

L’on pourrait également expliquer que la situation qui s’est produite à Berlin en 1961 et la mise en place d’un mur séparant la ville, découle purement et simplement du refus des Alliés occidentaux de répondre aux sollicitations soviétiques dès le début de l’après-guerre de constituer une Allemagne neutre, démocratique et qui servirait finalement de « tampon » entre le glacis de l’est et les pays pro-américains. Au moment de l’entrée des troupes soviétiques sur le territoire allemand au début de 1945, la direction soviétique et Staline n’ont pas de plans arrêtés sur le devenir de l’Allemagne, ils n’y ont même jamais réellement songé. Lors des discussions avec les Alliés, Staline s’est d’abord rangé sur l’avis qu’il fallait que l’Allemagne disparaisse en tant qu’État unifié et qu’elle soit morcelée en centaines de petits duchés comme avant son unification en 1871. Mais l’impossibilité d’un tel plan sautait aux yeux sur le plan pratique, mais également sur le plan économique : L’URSS allait très certainement demander une compensation financière et des réparations de guerres et la perspective d’une Allemagne unifiée était  bien plus logique. La séparation en zone d’influence et la limitation le long de l’Elbe a constitué jusqu’à la prise de Berlin la limitation des zones militaires. Les Alliés ont été surpris de la réponse positive de Staline de pouvoir avoir une zone d’occupation à Berlin, ils pensaient que cette demande allait être rejeté. Comme l’explique Geoffrey Roberts dans son livre Les guerres de Staline, la vision académique dominante consistant à dire que le déclenchement de la guerre froide est imputable à l’URSS reste dans le domaine de l’idéologie, pas des faits. A Potsdam et même avant, Staline cherchait déjà à poursuivre l’attente avec les Alliés et ses revendications se limitaient à faire sauter le verrou des pays antisoviétiques d’Europe de l’Est, chose que lui sera accordée.

Guère étonnant donc que les propositions soviétiques sur le devenir d’une Allemagne unifiée, libre, démocratique et non-alignée tombe à l’eau. Cela pour deux raisons majeures : Premièrement, une Allemagne unifiée aurait dû payer des réparations de guerres à l’URSS en matériel industriel. Les Alliés se refusèrent que la puissance industrielle allemande sous leur contrôle soit transférée à l’URSS et ils pensaient qu’une Allemagne désindustrialisée serait un terreau favorable pour une montée du communisme. Deuxièmement, l’Allemagne a toujours constituée une force économique et militaire sur laquelle l’on pouvait s’appuyer pour contrer la Russie. (Qu’elle soit tsariste ou socialiste) Le recyclage de la bourgeoisie allemande devenue démocratique et antinazie était également d’une grande utilité pour s’assurer un « avenir européen ». L’escalade sur la question allemande a toujours été poussé par les occidentaux, notamment au moment de la création d’une monnaie commune dans la zone ouest ou de structures politiques en vue de la création de la RFA. A chaque fois, les soviétiques ont proposés des accords communs pour régler la question. L’exaspération soviétique culmine avec le blocus de Berlin entre 1948 et 1949 : Face à la sourde oreille des alliés occidentaux, les soviétiques décident de passer à l’action et escomptent d’ailleurs s’attirer les faveurs de Berlin-Ouest et son possible rattachement. Bien que la tentative échoue, ce coup de boutoir soviétique démontre qu’il n’est plus possible de pouvoir atteindre le but d’une Allemagne unifiée. Le 10 Mars 1952, une note est envoyée aux puissances occidentales réaffirmant la position de l’URSS sur la nécessité d’une Allemagne libre, unifiée, démocratique et non-alignée sur les deux blocs. C’est la « Note de Staline », qui sera considérée avec suspicion par les puissances occidentales, qui n’accepteront pas de franchir le pas malgré de multiples relances de la part des soviétiques. Le cheminement qui mènera à la construction du mur de Berlin est lancée.

Nous devons maintenant affirmer une autre chose ici, qui est que la chute du mur de Berlin est avant tout une défaite pour le révisionnisme moderne et aucunement une défaite pour le socialisme, ce dernier ayant été liquidé depuis plusieurs décennies en RDA comme dans le reste des pays dit du « socialisme réel ». Les orientations générales que prenaient la RDA depuis les années 60/70 étaient marqués du sceau du révisionnisme, tant dans les méthodes politiques que dans les pratiques économiques. Si il s’agit en dernière instance d’une véritable tragédie pour la population est-allemande, il ne faut pas perdre de vue que le triomphe du révisionnisme dans les démocraties populaires à la fin des années 50 a très fortement conduit également au pourrissement de ces régimes, la RDA comprise. Si après 1949 par exemple, la politique générale de la RDA consistait à considérer que son rôle était justement de chercher la réunification sous son égide démocratique, à partir de la prise de fonction de Honecker une véritable propagande nationaliste va remplacer les visées de réunification de l’Allemagne : Le mur sera là encore dans cent ans et il existe désormais deux Allemagne qui sont radicalement différentes. Une curieuse conception qui pourrait rappeler (même si le parallèle est peut-être un peu fort) celle en vigueur en Corée du Nord aujourd’hui, cherchant à mythifier le peuple nord-coréen comme étant historiquement et culturellement radicalement différent du peuple sud-coréen…

Dans le sillage de la défaite du révisionnisme moderne, le vent de liberté qui devait souffler ressemble plutôt à une vague brune, quand l’on pense aux scores de l’AfD dans les régions constitutives de l’ex RDA. Car la défaite du révisionnisme moderne et la disparition de la RDA a produit une « Ostalgie », très semblable à ce que l’on peut connaître en Russie ou dans d’autres pays de l’est : La recherche de l’Eden, un paradis perdu qui a été enlevé et qui semble inaccessible, mais qui marquait un âge d’or où tout allait pour le mieux. Mais politiquement, ce sont plutôt les organisations d’extrême-droite qui ont récolte le « vent de la liberté » : L’on ne peut pas comprendre le score de l’AfD si l’on ne remet pas en perspective le fait que l’extrême-droite allemande creuse son nid depuis la disparition de la RDA. Pour ne donner qu’un seul exemple, en 1992 à Rostock, une émeute de six jours contre des réfugiés vietnamiens tourne à la limite du lynchage, sous les encouragements de 3000 personnes. (Le film Wir sind jung. Wir sind stark. retrace ces événements à travers le regard de plusieurs adolescents et jeunes adultes d’ex RDA) Politiquement donc, la chute du révisionnisme moderne a été un terreau favorable pour le fascisme, qui joue allègrement sur la crise économique et sociale qui existe toujours chez les « Ossies » et les différences avec le reste de l’Allemagne, trente ans après la chute du mur. On ne fait pas de politique avec de la nostalgie, c’est la conclusion qu’il faut impérativement tirer de tout cela. Plus que tout, c’est voir également la responsabilité énorme de l’impérialisme ouest-allemand dans sa volonté de détruire le plus rapidement les fondements de la RDA au moyen d’un rouleau compresseur anticonstitutionnel mais appuyé par les grands monopoles, qui n’avaient comme but que la recherche à court terme d’une manne de profit et la destruction définitive d’un possible contre-modèle à l’hégémonie capitaliste.

Nous disons donc que trente ans après la chute du mur, la « liberté » n’a aucunement triomphé et que l’annexion de la RDA par la RFA a été une tragédie pour la population est-allemande, l’une des pires avec la période chaotique des années 90 en Russie. De plus, si le mur de Berlin est tombé, d’autres murs se sont érigés et s’érigent un peu partout dans le monde dans l’indifférence générale…